Anne-Sophie et Fabio Sarmento da Silva* 1. Introduction
A partir de 1996, la structuration des comités pour la pérennisation des écoles devient un objectif majeur des projets de scolarisation dans les Cahos menés par Inter Aide en partenariat avec Aide et Action (voir fiche EDUCATION-2.1.1. Bref historique). Pour appuyer les parents d'élèves et les comités d'école dans la prise en charge de leurs responsabilités, Inter Aide décide de créer l'Organism pou Kore Pwojè Kominotè (OKPK). L'OKPK, prestataire de services au service des communautés, n'est là que dans la mesure où il n'y a pas, dans les Cahos, de partenaires locaux pour apporter aux écoles l'appui logistique, administratif et pédagogique dont elles ont besoin (par exemple : absence des inspecteurs de l'Éducation Nationale pour assurer le contrôle des maîtres). Pour tenter de définir l'OKPK, nous avons repris en guise d'introduction quelques lignes du rapport annuel des premiers responsables de l'OKPK administratif qui nous semblaient donner une définition claire.
1995-96 : élection des premiers comités d'école. Composé de 6 parents d'élèves, ils ont surtout un rôle moteur dans la motivation des parents (pour l'achat de livres scolaires, par exemple, ou lorsqu'il s'agit de faire des travaux communautaires pour l'école). Leur rôle est encore symbolique. Volonté plus marquée d'un repositionnement en appui extérieur de la part d'Inter Aide. 1997 : les comités d'écoles deviennent des comités de gestion : ils ont une petite caisse et peuvent soumettre des projets à Inter Aide. Ils commencent à gérer le stock de livres de l'école. Ils sont composés de 6 parents maximum et de 1 ou 2 maîtres ( cf. Fiche.2.1.4. Les comités d'école des Cahos ). Janvier 98 : création de l'OKPK . L'objectif d'OKPK est d'apporter un appui aux comités d'écoles dans la gestion quotidienne des écoles. Ce rôle était auparavant tenu par les programmes Inter Aide ce qui rendait difficile l'implication des comités de parents en contribuant à donner l'image d' "écoles appartenant à Inter Aide".
1999 : Signature d'un premier contrat entre Inter Aide et les comités concernant les conditions d'inscription des élèves pour la rentrée 99 - 2000. La vérification du respect du contrat se fait par les RP scolaires. Fin des réunions maîtres / RP scolaires. 2000 : Signature d'un contrat plus large entre Inter Aide et les comités concernant les conditions de financement d'une école et précisant les rôles de chacun (Comité - Inter Aide - OKPK). L'OKPK gère entièrement la rentrée scolaire. 2001 : contractualisation des relations entre Inter Aide et l'OKPK. Un contrat de service définit les tâches et les engagements de chacune des parties. Aujourd'hui, le repositionnement en appui extérieur n'est absolument plus contesté par les communautés : le premier constat fait par l'équipe d'évaluateurs en juin 2001 est l'absence de toute nostalgie de l'ancien système :
Aujourd'hui l'OKPK, comme prestataire de service, vient en appui administratif, logistique et pédagogique à 36 écoles (8758 élèves en 2001/2002) financées via Inter Aide (co-financement Union européenne / Aide et Action) et réparties sur 4 zones géographiques étalées sur une superficie de 20 km2. : Médor (7 écoles), Pérodin (7 écoles), Chenot (10 écoles) et le Bas-Cahos (12 écoles).
Du fait de sa position centrale, l'OKPK doit constamment s'adapter à la diversité de points de vue de ses différents interlocuteurs. Cela d'autant plus que les principes qui semblent acquis à un moment donné peuvent être remis en cause lors des renouvellements de l'équipe de responsables de programmes.
- L'OKPK n'est là que dans la mesure où nous il n'y
a pas, dans les Cahos, de partenaires locaux pour assurer l'appui logistique,
administratif et pédagogique dont les écoles ont besoin
(exemple : absence des inspecteurs de l'Éducation Nationale
pour assurer le contrôle des maîtres). (*) La définition de l'OKPK a évolué : Jocelyn et Sandrine Leclerc ont travaillé à faire de l'OKPK un prestataire de service ayant pour client Inter Aide et les comités d'écoles. Pour Renaud Mesini, leur successeur, l'OKPK était appelé à devenir le principal interlocuteur auprès des comités d'école et de la communauté des Cahos en général. L'OKPK se devait donc d'investir le terrain et prendre la place d'Inter Aide, y compris en tant que financeur. L'OKPK a alors pris en charge de plus en plus d'activités (services rendus au programme santé, photos de parrainage, appui aux classes d'application, etc.). Fabio et Anne-Sophie ont recentré l'OKPK sur sa mission de prestataire de services.
- contractualisation des rapports avec les projets Inter Aide.
- Lors de la création de l'OKPK, les responsables de programme IA (RP) ont souhaité lui donner une identité haïtienne. A terme, l'OKPK devrait devenir une association haïtienne. C'est pourquoi il nous parait important que les collaborateurs locaux s'approprient cette structure et soient le plus possible associés aux décisions. De notre point de vue, il ne s'agit pas d'autonomiser coûte que coûte OKPK (la gestion des écoles par les parents est déjà un objectif ambitieux) mais de créer un terrain favorable à la reprise de l'OKPK par des des responsables haïtiens. Cette démarche nous semble bien partie bien qu'il y ait encore beaucoup à faire.
L'équipe d'OKPK est composée d'un superviseur, de 8 "inspecteurs" ou animateurs administratifs (2 pour chacune des 4 zones géographiques), d'un assistant logistique (appuyé par 4 porteurs et un acheteur), et 2 responsables de programme expatrié (un couple expatrié avec contrat local et un contrat expatrié).
(NB: Le terme d'inspecteur n'est plus approprié à la fonction qu'ils occupent, qui relève plus du conseil et de la formation que de l'inspection. L'intitulé des postes des inspecteurs pourra être modifié prochainement). Les 8 animateurs administratifs sont tous d'anciens maîtres issus des "écoles Inter Aide". Trois d'entre eux étaient rattachés aux projets scolaires d'IA en tant qu'animateurs avant de devenir inspecteurs administratifs en 1998. Ils ont une ancienneté moyenne de 14 ans. Le reste de l'équipe a été recruté lors de la création de l'OKPK en 1998. Tous ont au moins le certificat d'études primaires.
Le superviseur, avec le soutien du RP, est chargé du suivi, de
la formation et de l'évaluation de l'équipe :
L'une des spécificités de l'équipe est sa décentralisation : c'est à la fois sa force - car les inspecteurs sont autonomes et assument leurs responsabilités - mais c'est aussi une faiblesse car cela pose des problèmes de suivi et de communication. En couvrant 4 zones, la lourdeur de la structure lui confère une certaine inertie. Chaque décision, aussi simple soit-elle, nécessite des efforts de communication et des délais d'application assez longs.
Les 8 animateurs administratifs sont chargés d'appuyer les comités dans les activités suivantes :
L'exécution des tâches de l'OKPK est précisément
détaillée dans le contrat Inter Aide / OKPK.
C'est le rôle clé de l'OKPK : former et aider les
comités à gérer leur école. L'aspect formation
est encore partagé avec les responsables de programme Inter Aide
(le partage des tâches avec IA n'est pas encore définitif à 100% : IA
assure certaines activités -formation des comités, vérification des caisses...-
qui pourraient à terme être reprises par l'OKPK. Cela peut donc paraître
confus aux yeux des comités. Cependant, cela se justifie par le fait que
les inspecteurs ne sont pas tous prêts à reprendre ces activités et parce
que la présence des RP est encore nécessaire pour assumer un rôle de surveillance).
Chaque mois pendant l'année scolaire, les animateurs administratifs aident les comités à contrôler le travail de l'équipe des maîtres : c'est le " Kontrol Travay Mèt Yo " (contrôle du travail des maîtres). La fiche suivante en donne un exemple. Les animateurs administratifs peuvent être amenés à récolter des informations utiles à la gestion de l'école. Pour cela ils effectuent des visites administratives sur un thème précis (ex : le bilan des retraits de salaire, l'état de l'équipement des écoles) et en font un rapport au projet Inter Aide de la zone et aux comités.
Les animateurs administratifs aident les comités à gérer la fin de l'année scolaire (saisie informatique des notes de passage des élèves, inventaire des biens de l'école, calcul des effectifs prévisionnels) et la rentrée scolaire (inscription des élèves, vente de fournitures et de carnets scolaires etc.).
Sans vouloir détailler ici comment fonctionne cette base, voici
très grossièrement ses fonctions : Hervé Le Yhuélic a effectué une mission en août 2001 pour optimiser la base de données et concevoir un guide de l'utilisateur .
En l'absence de commerçants locaux capables de vendre de gros volumes de livres, fournitures scolaires et matériaux de construction, l'OKPK a sa propre boutique à Sterlen (Bas-Cahos). Afin de ne pas décourager l'émergence de commerçants ou coopératives locales, la boutique s'engage à ne vendre que les articles qui ne se trouvent pas localement. De même, la boutique n'est pas ouverte au public : son accès est réservé aux projets communautaires. Ainsi, lors de la construction d'une école, l'animateur administratif peut renseigner le comité d'école sur le prix des matériaux puis prendre la commande avec l'argent payé à l'avance. La commande est envoyée à Sterlen par messager puis les matériaux sont envoyés directement à l'école par des équipes (qui peuvent atteindre une dizaine de porteurs). Les tarifs pratiqués par l'OKPK sont ceux de ses fournisseurs majorés d'un pourcentage (14% actuellement) qui couvrent les salaires et frais administratifs et de transport de la boutique.
L'achat d'un kit est imposé aux élèves par les projets Inter Aide afin de garantir une qualité pédagogique minimum. Par exemple, un élève en préscolaire reçoit 6 livres en une fois à la rentrée, puis 1 crayon et un cahier trois fois dans l'année (les parents n'ont pas la possibilité d'acheter des livres et des fournitures dans leur localité). Ces kits représentent la plus grosses activité de la boutique de Sterlen, avec plus d'un million de gourdes par an (environ 46 000 €). A chaque trimestre, une équipe de tri travaille deux semaines environ pour préparer plus de 8000 sachets plastiques contenant les kits individuels (différents pour chaque niveau) puis mettre en carton le nombre de sachets nécessaires à pour chaque école. La participation financière des parents aux kits est récoltée par les comités puis remise aux inspecteurs. Ces derniers n'acceptent d'inscrire que les enfants pour lesquels le kit a été payé. Par la suite, Inter Aide verse à l'OKPK la subvention (qui est le complément entre la participation des parents et le tarifs de vente de l'OKPK).
Dès sa création, les responsables de programmes scolaires des Cahos ont souhaité donner une identité haïtienne à l'OKPK. Celle-ci est déjà une réalité avec une équipe locale qui s'est bien approprié les objectifs d'OKPK. L' autonomie de travail croissante des inspecteurs et la consolidation de l'équipe haïtienne d'encadrement devraient permettre progressivement aux responsables expatriés de se limiter à un rôle de conseil. Ces éléments positifs laissent penser qu'à terme, l'OKPK pourra devenir une association haïtienne. Bien que cette évolution soit déjà bien amorcée, plusieurs étapes restent à franchir et des difficultés se présentent.
Bien que le coût de fonctionnement de l'OKPK soit du même ordre que celui d'un programme d'Inter Aide, le chiffre d'affaire lié aux services de l'OKPK est quant à lui élevé. La deuxième difficulté est la dispersion de l'argent : chacun ayant une caisse professionnelle, cela représente 15 caisses à gérer ! Cette dispersion est particulièrement sensible dans la logistique où de fortes sommes doivent transiter depuis les parents d'élèves jusqu'à l'OKPK en passant par les inspecteurs, le logisticien, l'acheteur, les transporteurs, etc. Nous avons pu faire face à ces difficultés en délimitant clairement les flux d'argent par la mise en place d'une comptabilité par modules indépendants. Mais si ces mesures permettent de constater précisément les éventuels détournements d'argent, elles ne peuvent les empêcher ! En effet, certains membres de l'équipe sont couramment amenés à manipuler des sommes correspondant à un an de leur salaire ! Bien que nous ayons rarement rencontré de vols à proprement parler, nous avons été régulièrement confrontés à des personnes qui, subissant des difficultés familiales, se sont "accordés des prêts" avec leur caisse professionnelle. Devant ce type de situation, la solution employée actuellement est l'intervention directe des responsables expatriés qui font signer un accord de remboursement au salarié de l'OKPK ou le révoquent le cas échéant. L'enjeu actuel est de créer des dispositifs capables de garantir l'honnêteté des comptes de la future association et que cela puisse être fait de manière interne. Cela passe par une auto-surveillance : les différentes comptabilités et rapprochements de soldes pourraient être exposés à l'ensemble de l'équipe chaque mois. Tout détournement d'argent aurait pour conséquence un manque de moyens pour payer les salaires, d'où une surveillance mutuelle dans l'équipe. Mais l'auto-surveillance ne suffit pas devant la pression d'un cadre influent. Il faudra également trouver un organigramme adapté pour l'équipe, avec des contrôles hiérarchiques adéquats. Et dans certains cas, seule la pression des clients de l'OKPK (les projets Inter Aide et les comités d'écoles) pourra être efficace. La mise en place de tels dispositifs risque d'être encore longue et délicate. Ce sera sans doute la difficulté majeure à surmonter.
La constitution d'une équipe d'encadrement qui pourrait faire fonctionner l'OKPK n'est pas sans difficultés. Des essais ont été faits avec des diplômés universitaires originaires de la ville. Ces cadres se sont souvent révélés trop "théoriques" et peu concernés par les objectifs de l'OKPK. Sans s'enraciner dans les Cahos, ils se considéraient comme des "exilés" provisoires qui se forgeaient un CV en attendant de trouver un bon travail en ville. Aujourd'hui, nous avons plutôt tendance à recruter des cadres au sein de l'équipe d'inspecteurs. Bien que leur niveau d'étude se limite au certificat d'études primaires, nous avons été surpris par leur potentiel de progression. Tout en sachant que l'identification et la formation de cadres potentiels prendra de longues années, un cadre superviseur déjà en place nous prouve que cela est possible (il s'agit de M. Fritz Toussaint, qui fut maître d'école, puis inspecteur, avant de devenir l'assistant logistique de l'OKPK). En revanche, la question des relations entre le superviseur et les inspecteurs reste délicate. Aujourd'hui, Fritz Toussaint essaie d'esquiver le plus possible les sujets conflictuels comme le contrôle des jours travaillés et la justification des dépenses.
Le dépôt des statuts de l'OKPK comme association est une démarche simple qui prend quelques mois seulement. L'obtention du statut d'ONG, beaucoup plus difficile, pourrait être envisagée ultérieurement, bien que cela ne présente pas beaucoup d'intérêt pour le moment. Selon nous, l'enjeu actuel est avant tout de faire fonctionner l'OKPK efficacement comme une association. A ce moment là, ce sera l'équipe elle-même qui écrira les statuts et effectuera les démarches nécessaires. En attendant, nous gardons à l'esprit que l'OKPK a avant tout un devoir de performance technique pour garantir que la scolarisation des enfants se fasse dans de bonnes conditions.
* Anne-Sophie et Fabio Sarmento da Silva furent responsable de l'OKPK administratif et logistique de novembre 2000 à juillet 2001. D'avril 99 à novembre 2000 ils furent responsables du programme rural de Pérodin (appui aux écoles, appui aux agriculteurs) dans les Cahos (Haïti). Ils ont ensuite travaillé avec ID aux Comores de 2002 à 2003.
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