PRATIQUES - éducation - rapports à thème Cahos: bibliopédibus

LE BIBLIOPEDIBUS
Ou le lancement d'une bibliothèque itinérante dans les écoles des Cahos
Programme scolaire de Pérodin - Médor

Emmanuelle Acloque *
Haïti, mars 1996 / mise en ligne 3.8.2001

OBJECTIFS

La création d'une bibliothèque fait suite au constat des lacunes de la plupart des maîtres en lecture et en compréhension de textes écrits que ce soit en créole ou en français. L'absence totale de supports écrits dans leur environnement apparaît comme l'une des raisons freinant le réinvestissement des notions apprises en formation. Donner aux maîtres un moyen d'accès aux livres, leur permettre d'entretenir la pratique de la lecture, stimuler chez eux le goût de lire, leur donner des outils pour qu ils s'ouvrent au monde extérieur, sont les objectifs principaux de ce projet.


FONCTIONNEMENT

A titre expérimental, une première bibliothèque de prêt a été ouverte en novembre 1995 sur la zone de Pérodin, proposant aux maîtres des 8 écoles du programme scolaire, une centaine d'ouvrages de nature diverse : manuels scolaires, dictionnaires, romans tirés de la littérature haïtienne, contes, ouvrages de vulgarisation sur la santé, les sciences, l'agriculture, journaux, etc. La difficulté pour trouver des ouvrages rédigés en langue créole implique une proportion plus importante d'ouvrages écrits en français ( 77 % en langue française contre 23 % en langue créole).

Dans le contexte des Cahos, la démarche de se rendre à la bibliothèque pour emprunter un livre n'est pas habituelle et signifie, pour certains, faire plusieurs heures de marche. L'objectif étant justement de faciliter l'accès aux livres à l'ensemble des maîtres, les contraintes géographiques ne devaient pas représenter un obstacle à la réussite de œ projet. Le "Bibliopédibus" a donc la particularité d'être itinérant et se déplace dans les écoles au rythme d'une visite par mois sous la forme d'une boite remplie de livres et acheminée par un porteur.

En plus du porteur, une seconde personne a été recrutée pour gérer le prêt et le retour des ouvrages. Le planning de passage dans les écoles est décidé à l'avance et annoncé aux maîtres lors de la réunion mensuelle afin que ceux-ci puissent rapporter les ouvrages empruntés. La durée de prêt d'un livre est donc d'un mois, renouvelable qu'une seule fois dans le but de permettre la rotation des différents ouvrages dans toutes les écoles.

Le règlement est simple :
- Chaque maître peut emprunter un livre et un seul.
- Les maîtres rendant les livres en retard sont pénalisés pendant une période équivalente à la durée du retard.
- Les " récidivistes " se verront interdire l'accès à la bibliothèque.

Après cinq mois de fonctionnement, l'expérience s'avère positive au regard du nombre de livres empruntés chaque mois. On compte en moyenne 37 emprunts par mois pour un total de 50 bénéficiaires, ce qui donne un taux de fréquentation de 74 %. Il est cependant difficile d'évaluer le nombre de livres effectivement lus et non pas uniquement empruntés pour " faire comme tout le monde ". Les demandes précises des maîtres concernant certains types d'ouvrage (dictionnaire, manuels d'apprentissage du français, romans et contes, etc.) ou encore l'intérêt suscité par certains livres que l'on " s'arrache " portent à croire que les maîtres, du moins un bon nombre d'entre eux, s'intéressent réellement au contenu et tirent vraiment parti de cette expérience.

Un autre signe est encourageant: la mise en place de cette bibliothèque pour les maîtres des écoles appuyées par Inter Aide a suscité des demandes de la part d'autres enseignants travaillant dans des écoles extérieures au programme. En plus du passage dans les huit écoles de la zone, le bibliopédibus s'arrête désormais une fois par mois à Pérodin pour proposer des ouvrages aux maîtres de l'école presbytérale et à ceux de l'école nationale.

Nous envisageons d'étendre cette expérience sur la zone géographique de Médor où les maîtres sont également demandeurs, en créant un second bibliopédibus qui devrait être opérationnel à la rentrée prochaine.

BUDGET DE FONCTIONNEMENT

Coût global de fonctionnement pour une année scolaire ( Octobre 95 à Juin 1996):
- Indemnité annuelle de 2 personnes (responsable + porteur) 1 800 gourdes
- Achat de 100 ouvrages 8 000 gourdes
- Équipements divers ( boite de transport, entretien des livres...) 1 000 gourdes
TOTAL 10 800 gourdes


Bilan par rubrique des ouvrages empruntés durant les 5 premiers mois

Rubriques
Nb d'ouvrages
NB d'emprunts
% des emprunts
Rotation (*)
Créole (grammaire, vocabulaire)
3
4
2.2.
1.33
Français (grammaire, vocabulaire)
16
47
26
2.9
Santé
17
16
8.83
0.9
Sciences
11
18
9.94
1.6
Mathématiques
12
21
11.6
1.75
Histoire - Géographie
8
17
9.4
2.1
Pédagogie
8
10
5.52
1.25
Contes
14
29
16
2.07
Romans
7
17
9.4
2.4
Bandes dessinées
2
2
1.1
1
TOTAL
98
181
1.84

(*) rotation = nombre d'emprunts / nombre d'ouvrages

* Emmanuelle Acloque a été responsable du programme scolaire Pérodin Médor puis du Centre de formation pédagogique de 94 à 98

Les BIBLIOPEDIBUS des CAHOS - Pérodin & Médor

HAÏTI - 1998

Rappel des objectifs

Afin de permettre aux 83 maîtres des écoles soutenues par Inter-Aide des zones de Pérodin et de Médor, d'accéder à des livres en créole et en français, une bibliothèque circule sur chaque zone une fois par mois.

La création du bibliopédibus en 1995, a fait suite au constat des lacunes de la plupart des maîtres en lecture et compréhension de texte en français comme en créole.

"Donner aux maîtres un moyen d'accès aux livres, leur permettre d'entretenir la pratique de la lecture, stimuler chez eux le goût de lire, leur donner des outils pour qu'ils cherchent à s'ouvrir au monde extérieur, étaient les principaux objectifs de ce projet."


Le bibliopédibus en action

Le fonctionnement n'a guère été modifié depuis sa création. Les maîtres ont la possibilité d'emprunter un ouvrage une fois par mois lorsque la bibliothèque passe dans leur école. A Pérodin "les messieurs-bibliothèque", comme les nomment les maîtres, sont toujours les mêmes personnes depuis sa mise en place. Ils entament leur 3ème année de marche mensuelle, dont un avec "la boîte sur la tête". A Médor, la mise en place s'est faite plus tardivement (décembre 96), et les deux "bibliothécaires" commencent à être rodés.

Actuellement les 83 maîtres des écoles peuvent faire leur choix parmi plus de 200 livres disponibles. (un pré-tri est effectué chaque mois par le porteur, sinon la boîte serait beaucoup trop lourde!)

Dans un premier temps, l'essentiel de la bibliothèque était constitué d'ouvrages de pédagogie, de manuels scolaires autres que ceux utilisés sur les écoles, de livres traitant de la santé et de quelques romans en français.

Peu à peu,- ont été-introduits des magazines tels que "Géo", des documents sur la vie en Haïti, des encyclopédies de connaissances de base, un abonnement à un journal en créole (Bôri Nouvèl) a été pris, des ouvrages concernant les organisations paysannes (gestion de caisses, coopératives, ...), ainsi que sur la constitution haïtienne en créole.

Une de nos volontés principales est de trouver des documents écrits en créole, quels qu'ils soient, afin d'inciter encore- davantage les bénéficiaires à acquérir des connaissances, de s'informer, de se détendre grâce à leur langue maternelle.
Le créole est une langue véhiculaire, essentiellement utilisée à l'oral- par les Haïtiens, le français étant la langue des livres. Il est donc difficile de se procurer des livres ou des textes en créole haïtien, même à Port-au-Prince, car très peu sont édités. Or les maîtres ne parlent qu'un français de base assez rudimentaire.

Le fait d'introduire des livres en créole autrement que pour "parfaire" leurs connaissances scolaires montre que leur langue est susceptible de satisfaire davantage leur curiosité vis-à-vis de ce qui les entoure. Ils empruntent donc facilement chaque mois un ouvrage différent. En moyenne, 65 livres sont empruntés par mois pour 85 personnes ayant accès aux deux bibliothèques. La moitié sont en créole, l'autre en français. Ces derniers sont pour la plupart des "Géo", des dictionnaires ou les manuels scolaires des grands niveaux.

Certains livres sont systématiquement empruntés et les maîtres se les "arrachent" dès qu'ils sont disponibles: "Kote ki pa qen doktè" (là où il n'y a pas de docteur d'Enda) ouvrage de santé de base et de premiers soins; "gid fanm ansent", un guide de la femme enceinte qui va de la conception aux premiers soins nécessaires aux nouveaux-nés ; un dictionnaire français-créole ; des encyclopédies pour enfants traitant des "peuples", du "ciel et de la terre", du "corps humain". Ces encyclopédies destinées aux enfants ont l'avantage d'une part d'être écrites dans un français simple, d'autre part d'avoir une démarche claire et simple dans des domaines parfois complexes tels que les sciences, la géographie, l'histoire...

 

L'après bibliopédibus

La région des Cahos, comme la très grande majorité d'Haïti, accueille essentiellement une population analphabète. De part leur enclavement, les zones de Médor et de Pérodin ne bénéficient d'aucun support écrit tels que nous pourrions en trouver en ville (publicités, noms de routes, citations sur des véhicules...). Même si les élèves apprennent à lire et à écrire dans les différents établissements des deux zones, la non-utilisation de cet apprentissage limite dans le temps leur pratique.

Les maîtres demeurent privilégiés dans leur accès à une bibliothèque itinérante. Afin qu'ils en fassent bénéficier indirectement leurs élèves, une réunion mensuelle est organisée avec eux sur des thèmes divers choisis ensemble pour qu'ils puissent avoir un recul par rapport à ce qu'ils découvrent. Grâce, entre autre, aux livres ou aux journaux consultés depuis maintenant plusieurs mois, ils sont amenés à présenter eux-mêmes ce qu'ils ont lu ou ce qui les a intéressés; ceci débouche sur un mini-débat selon le thème abordé.

Cette démarche n'est pas isolée et nous l'appliquons depuis peu de temps, sous une autre forme, avec les enfants. Nous envisagerons peut-être de l'élargir à toute la communauté dans le cadre d'une bibliothèque de consultation dans les deux zones. Ceci reste à étudier car la principale difficulté que nous rencontrons avec le bibliopédibus pourrait se retrouver dans un autre projet : le livre demeure un signe de prestige et d'appartenance à la famille très privilégiée de gens qui savent lire et écrire. Emprunter un ouvrage et se promener avec dans des lieux publics - sans pour autant avoir pris connaissance de son contenu - n'est donc pas sans signification ! Même conscient de ce risque de dérive, la simple découverte de "comment se présente un livre", de tenter d'en lire le titre, de voir la couleur ou l'illustration de la couverture nous semble être un premier pas vers la curiosité et le plaisir qu'apporte la lecture : celui de poser des questions et s'en poser sur ce qui nous entoure, et de trouver quelques réponses… Le livre a ce pouvoir, mais le théâtre, le récit, l'école... sont d'autres vecteurs de connaissances et de culture !

AVIS IMPORTANT

Les fiches et récits d'expériences " Pratiques " sont diffusés dans le cadre du réseau d'échanges d'idées et de méthodes entre les ONG signataires de la " charte Inter Aide ".
Il est important de souligner que ces fiches ne sont pas normatives et ne prétendent en aucun cas " dire ce qu'il faudrait faire "; elles se contentent de présenter des expériences qui ont donné des résultats intéressants dans le contexte où elles ont été menées.
Les auteurs de " Pratiques " ne voient aucun inconvénient, au contraire, à ce que ces fiches soient reproduites à la condition expresse que les informations qu'elles contiennent soient données intégralement y compris cet avis .

Vous pouvez donner VOTRE AVIS, faire part de vos idées et suggestions, par mail ou sur le forum. Merci !

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