SANTÉ - AGRO - nutrition

Les causes agricoles de la malnutrition aiguë
Recherche d'un mode de collaboration
entre les programmes agro et santé dans les Cahos (Haïti)

Fabio et Anne-Sophie SARMENTO DA SILVA
Juillet 2000 - Mise en ligne 10.12.2002

1. introduction
2. Le montage de l'enquête
a) L'échantillonnage
b) Les hypothèses
c) Les entretiens

3. Les résultats
a) Le rôle prépondérant de la situation familiale
b) Le système foncier
c) Le rôle central du pois dans l'économie et la nutrition
d) Un profil semblable pour les enfants malnutris du CREN en 95/96 et 99/00

4. Conclusions et perspectives
Bibliographie

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AVIS IMPORTANT

Les fiches et récits d'expériences "Pratiques" sont diffusés dans le cadre du réseau d'échanges d'idées et de méthodes entre les ONG signataires de la "charte Inter Aide".
Il est important de souligner que ces fiches ne sont pas normatives et ne prétendent en aucun cas "dire ce qu'il faudrait faire"; elles se contentent de présenter des expériences qui ont donné des résultats intéressants dans le contexte où elles ont été menées.
Les auteurs de "Pratiques" ne voient aucun inconvénient, au contraire, à ce que ces fiches soient reproduites à la condition expresse que les informations qu'elles contiennent soient données intégralement y compris cet avis .

1. INTRODUCTION

Les responsables de programme ont observé depuis longtemps l'existence d'une période de soudure très difficile pour Les paysans de Pérodin d'août à novembre qui entraîne l'arrivée de beaucoup d'enfants en état de malnutrition aiguë au Centre de Réhabilitation et d'éducation nutritionnelle (CREN) vers novembre. En effet, après la récolte des pwa ("pois", haricots rouges) en juin et juillet, la grande récolte suivante n'arrive que courant novembre avec le riz et les "pwa septembre". Malheureusement, les récoltes de mangues en juillet, d'avocats en août, de maïs en septembre et d'ignames en octobre restent insuffisantes et ne constituent qu'un faible apport protéique.

Michel Henrik, responsable du programme agricole, avait essayé de combattre ce problème depuis 1992 avec un système d'avances sur récoltes de 4 tonnes de semences de pwa par an. Il a arrêté cette activité en 1997, le taux de remboursement ayant progressivement baissé de 90% à 50% environ et parce que les paysans étaient devenus dépendants de ces avances. En 1995, il avait également vendu 1,1 tonne de semences de maïs à cycle rapide de 3 mois (variété chicken corn) au lieu de 6. Plantée en mars avec le maïs à cycle long, la variété rapide était censée donner plus de 13 tonnes de maïs à être consommé vert à partir de juin, en pleine période de soudure. Malheureusement, nous ne disposons d'aucun renseignement sur l'incidence de ces initiatives sur l'état nutritionnel de la population.

Depuis notre arrivée à Pérodin en avril 99, le technicien agricole Rémi Belceus a toujours insisté sur la nécessité d'un appui agricole pour combattre les causes de la malnutrition. Le rapprochement avec le programme santé a commencé à se faire effectivement fin 99, avec la mise en place de visites domiciliaires agricoles. Les agents agricoles et de santé ont commencé à communiquer et certaines formations ont été faites en commun. Cette démarche a soulevé des questions importantes comme par exemple : lorsqu'un agent de santé détecte une famille ayant des enfants aveugles par manque de vitamine A, comment faire appel au programme agro? Et comment les agents agricoles doivent-ils réagir à leur tour?

Malheureusement le programme agro n'apporte toujours pas de réponse spécifique à la malnutrition, faute de compréhension des mécanismes de ce phénomène. C'est pourquoi nous avons profité de la venue d'un stagiaire technicien agricole pour enquêter sur la malnutrition et permettre enfin au programme agro d'établir une stratégie adaptée.

L'objectif principal de l'enquête est de mettre en évidence les liens entre les pratiques agricoles et la malnutrition aiguë pour établir un plan efficace d'appui aux familles dont les enfants ont été traités au CREN.

Par ailleurs, cette enquête essaie de sonder certaines questions pour Laurence Collignon et Dominique Martin, responsables du programme santé de Pérodin, afin de leur permettre d'affiner l'enquête qu'ils envisagent de faire sur l'efficacité du programme préventif et du CREN.

Sans en faire des objectifs à part entière, nous allons essayer si possible de savoir si:

  • le niveau nutritionnel de la zone a progressé grâce à la formation assurée par les agents de santé en dépit de la hausse de la population et de la baisse de la fertilité des terres. Ceci impliquerait que les familles peuvent aujourd'hui, grâce à leur connaissance de la nutrition, faire face à des niveaux de pauvreté bien plus sévères avant de tomber dans la malnutrition aiguë.
  • les enfants en malnutrition aiguë sont originaires de familles en situation de grande pauvreté chronique ou au contraire s'ils sont originaires de familles "moyennes" confrontées à une crise ponctuelle.

2. Le montage de l'enquête

2.1.) L' échantillonnage

Nous avons essayé de retrouver les foyers d'où proviennent tous les enfants in zone internés au CREN soit en 95/96 soit en 99/2000. Parmi eux, nous avons pu retrouver 38 enfants:

- 18 enfants internés en 95/96 (dont 3 sont décédés).
- 20 enfants internés en 99/2000 (dont 2 sont décédés).

Notre échantillon prend en compte aussi bien les enfants en vie que ceux qui sont décédés, puisque ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les pratiques agricoles de leurs familles. Malheureusement nous avons pu localiser surtout des enfants morts récemment, car après un certain temps, ils sont rayés des listes de recensement. Ceci signifie que malheureusement nous risquons de ne pas visiter la plupart des familles vivant dans les pires conditions. Ceci signifie aussi qu'il est difficile de déterminer le taux de mortalité des enfants après leur sortie du CREN.

Parmi les enfants dont nous avons identifié le foyer, la plupart des zones géographiques sont représentées, mais il y a une prépondérance du secteur Ouest (Byenplase et Fonble). Il se pourrait que nous ayons identifié plus d'enfants dans ces zones simplement parce que les registres de recensement y seraient mieux tenus, mais cela semble improbable. De plus, ces zones sont connues pour la pauvreté des paysans, victimes de l'érosion avancée et du déboisement.
Parmi les enfants étudiés, il y a 47% de garçons et 53% de filles. Ce rapport garçons / filles assez équilibré (0,9) est bien représentatif de l'ensemble des enfants internés au CREN, bien que le rapport G/F in zone varie beaucoup d'une année sur l'autre (2,2 en 1995 et 0,5 en 1996), il y a dans l'ensemble à peu près autant de filles que de garçons internés.


2.2.) Les hypothèses

Afin d'élaborer un questionnaire permettant d'éclairer finement les mécanismes de la malnutrition, nous avons dû avoir d'avance une certaine connaissance du sujet. Par des échanges informels auprès des équipes agro et santé et de plusieurs paysans, nous avons pu détecter de nombreuses causes à la malnutrition.

Nous avons tout d'abord soulevé de nombreux facteurs familiaux et sociaux

  • le sevrage trop précoce lors de l'arrivée d'un nouvel enfant
  • l'existence d'une " hiérarchie alimentaire " qui privilégie la nourriture des personnes capables de fournir un travail rentable : le mari, l'épouse, les enfants plus âgés et en dernier les bébés
  • la méconnaissance de la nutrition
  • le gardiennage des petits enfants par les frères et sœurs plus âgés

Nous connaissons également un certain nombre de facteurs agricoles:

  • le manque de conservation des terres
  • le déboisement
  • les brûlis
  • l'élevage libre

Il apparaît cependant que tous ces facteurs touchent l'ensemble de la population de manière à peu près égale. Si la malnutrition aiguë n'était due qu'à ces facteurs, l'on pourrait penser que dans ce cas les enfants de n'importe quelle famille au hasard peuvent, lors d'un épisode difficile, se retrouver au CREN. Dans ce cas, le programme agro n'aurait aucune réponse spécifique à apporter à ces familles en plus du travail qu'il réalise déjà.

Pourtant, malgré toutes les causes déjà citées, 98,1% des enfants de 0 à 5 ans de Pérodin étaient en état nutritionnel normal, G1 ou G2 en 1999. On observe seulement 1,6% d'enfants G3 et 0,3% de Kwashiorkor (rapport annuel santé Pérodin, Laurence Collignon et Dominique Martin). Nous pensons donc que cette dernière catégorie souffrirait d'une cause de paupérisation bien précise : l'exclusion sociale.

Notre hypothèse est que certaines personnes, mal intégrées dans une lignée familiale, se retrouvent limitées à travailler des terres en métayage peu fertiles. Ainsi privés de protéines faute d'une récolte suffisante de pwa (ou pois : haricot rouge), les enfants en bas âge tomberaient dans la malnutrition aiguë.


a) Le rôle central du pwa (haricot rouge)

Le pwa, principal apport en protéines, serait le facteur déterminant de la nutrition des familles pauvres. Bien sûr, certaines familles pauvres, ayant des terres peu fertiles, ont beaucoup de bêtes en élevage libre. Cependant, la viande est presque entièrement vendue au marché et ne profite pas à la nutrition de la famille.

La ration énergétique, à l'inverse, ne serait pas un gros problème : alors que 68% de la population haïtienne est en déficit de protéines, seulement 14% est en déficit de calories (1). Il est assez aisé de cultiver ou d'acheter des féculents en quantité suffisante : bananes légume, manioc, igname, petit mil. etc. Apparemment les familles de la zone ont toujours de quoi manger, mais en période de soudure, elles peuvent être contraintes de "manger sèche", c'est-à-dire manger des repas constitués uniquement de feuilles et de féculents, sans pwa, viande ni poisson.


b) Le rôle du système foncier

Il semblerait que le partage des terres puisse être une clé de compréhension de la hiérarchie sociale.

En effet, les familles les plus aisées possèdent des terres, mais "chaque actif agricole ne parvient guère à cultiver plus de 0,6 hectare par an"(1) en Haïti, sans doute bien moins en montagne. Ces familles font alors le choix de cultiver personnellement leurs meilleures terres et de mettre en location ou en métayage leurs terres les moins productives. La location est plus avantageuse à la fois pour le propriétaire qui touche de l'argent liquide à l'avance et pour le locataire qui peut en tirer une récolte valable pour une somme modique. Ces familles loueront aussi à leur tour de bonnes terres dans d'autres localités pour minimiser les risques de mauvaises récoltes. Les familles aisées ont toutes les chances de récolter suffisamment pour se nourrir, pour assurer les semences de la saison suivante et pour vendre le surplus.

Par contre, les mauvaises terres, peu rentables à travailler et pas attrayantes pour un locataire, sont mises à la disposition de familles pauvres qui paieront avec une partie de leur récolte (système deux moitiés ou métayage). Dans le métayage, le planteur loue des terres de mauvaise qualité contre 30 à 50% de sa récolte. La part du propriétaire dépend de ce que l'on cultive : elle est de 1/3 pour le pwa, par exemple. Sachant qu'il est difficile de connaître exactement combien quelqu'un a récolté, la négociation de la part due au propriétaire tourne souvent au rapport de forces. Ces familles se trouvent sous l'emprise des propriétaires et, de surcroît, hors circuit monétaire. Comme leurs transactions se font en nature et que ce système ne permet pas de réaliser d'excédents agricoles à vendre, ces familles vivent essentiellement de troc. En cas de pénurie, elles gardent la récolte pour l'alimentation au détriment des semences, ce qui compromet leur prochaine récolte.

Ainsi, le métayage induit un cycle de paupérisation tel que les familles peuvent en venir à négliger l'agriculture pour se consacrer plutôt, pour des sommes dérisoires, à la vente au marché des produits d'autres familles. "Dans le contexte de décapitalisation qui caractérise l'agriculture haïtienne, et compte tenu de la faiblesse des capacités de stockage en milieu rural, la recherche de revenus extra-agricoles présente une importance particulière pour tous. Ils permettent non seulement le passage difficile de la soudure mais ils augmentent les chances d'un redémarrage de l'activité elle-même, par accumulation possible du petit fonds de trésorerie nécessaire au rachat de semences, ou à la location d'une houe..."(1).


Prenons l'exemple d'un agriculteur qui souhaite se procurer un quart de carreau pour planter 10 marmites de pwa (d'après les chiffres avancés par le technicien agricole Rémi Belceus):

  • affermage : le planteur paye 400 gourdes à l'avance pour une bonne terre et plante 10 marmites de semences de valeur 30 gourdes chaque qu'il avait gardées de sa récolte précédente (total = 300 gourdes), son investissement atteint 700 gourdes. Dans une bonne année il peut récolter 36 marmites de pwa à 30 gourdes, soit 1080 gourdes. Le bénéfice est de 380 gourdes. Mais le paysan peut doubler le prix de ses pwa s'il les vend quelques mois plus tard comme semences: 36 marmites x 60 gourdes = 2160 gourdes. Son bénéfice atteindrait alors 1460 gourdes, dont une bonne partie en liquide par vente au marché.
  • métayage: le planteur n'investit que ses 10 marmites de semences, soit 300 gourdes (600 gourdes s'il a dû les acheter au dernier moment). S'il récolte 36 marmites (chose exceptionnelle pour une terre de métayage), il doit en donner 12 au propriétaire. Le propriétaire en tire 12 x 30 gourdes = 360 gourdes. Le planteur récupère 24 marmites x 30 gourdes = 720 gourdes. Son bénéfice est de 420 gourdes, mais il n'aura pas assez de pwa pour pouvoir en vendre.

Cet exemple montre bien dans quelle mesure le métayage est moins intéressant pour l'exploitant. Par contre, il est certain que l'affermage comporte une part de risque pour le locataire : en cas de très mauvaise récolte son argent est perdu. En tout cas, le métayage aussi bien que l'affermage sont pratiqués très majoritairement au sein d'une même famille (lignée).

Remarque: la notion de propriétaire est ici subjective car:
- peu de terres sont arpentées
- la revente de terres arpentées est rarement déclarée à l'État et fait donc l'objet de litiges;
- pour la majorité des terres, celles non arpentées qui reviennent encore à l'État, la notion de "propriété" est officieuse et tient surtout du rapport de forces;
- les locataires de terres de l'État, presque gratuites, en sont les propriétaires de fait.

c) Le rôle des lignées familiales (2)

A l'époque des esclaves fuyards, les communautés rurales se regroupaient en sortes de villages fortifiés (les lakou - maisons) sous l'autorité temporelle et mystique d'une personne dominante. Ce patriarche était considéré comme le fondateur d'une lignée, un "poseur de race". A la mort du patriarche, le serviteur de la race ou grandon ou encore grantorien, c'est à dire son successeur, était désigné pour centraliser tous les titres de propriété de la terre. Le serviteur était chargé de distribuer la terre équitablement entre tous les enfants majeurs du patriarche. Les enfants majeurs peuvent se voir également confier des terres, du vivant du patriarche, à titre de pré-héritage. Le seul endroit qui n'est jamais soumis au partage est le cimetière commun de la famille ou démembré.

Ainsi, de génération en génération le lakou traditionnel a grandi en surface et en nombre d'héritiers jusqu'à aboutir à sa structure actuelle : un assemblage complexe de petites parcelles appartenant à des parents plus ou moins proches. Pour éviter un fractionnement excessif de la terre, l'héritage a été limité aux hommes, les femmes étant censées retrouver leur part d'héritage par le mariage avec un cousin de la même race (lignée). De même, les transactions d'affermage et de métayage se font généralement entre personnes de même race. Ce phénomène de recentrage ne saute pas aux yeux au niveau des noms de famille car la notion de race implique juste un ancêtre commun, mais tous les autres ancêtres apportent un grand nombre de noms de famille (signatures) différents au sein de la race.

De nos jours, le serviteur est quelqu'un de très puissant, car la gestion des terres de la famille est entièrement soumise à son bon vouloir. Sur le plan juridique, tous les actes de propriété de terres qu'il centralise font de lui un grand propriétaire terrien, même si seule une petite partie lui revient réellement Selon le technicien agricole Dieurilus Odney, la tendance des serviteurs serait de se liguer avec les paysans de grande race, les membres les plus puissants de la famille, pour centraliser les parcelles et d'essayer de chasser les personnes les plus démunies. C'est pourquoi le pré-héritage n'est plus aussi systématique : "aujourd'hui l'exiguïté des terres et la pénurie générale ont fait disparaître en partie cette pratique de l'avance sur héritage. Dans bien des régions, elle a été remplacée par le petit capital constitué à la suite de quatre ou cinq séjours consécutifs en République Dominicaine " (3) . Désormais, les paysans doivent affronter le "processus d'épargne, d'achat, d'accumulation, de vente, de donation et de legs qui permet à chaque paysan, né pauvre, d'accumuler le minimum nécessaire pour assurer sa survie et celle de sa famille et, par la suite, se dépouiller progressivement de telle façon que ce qui subsistera, à sa mort, de son héritage suffira à peine à régler les funérailles" (3).

Mais cette exclusion visant à dissuader les jeunes qui veulent s'installer demeure toujours plus modérée que celle subie par les personnes " hors-système ". Nous avons dénombré notamment trois cas

  • les " restavèk ": ce sont des enfants qu'une famille dans l'incapacité de s'en occuper cède à une autre famille. Généralement l'enfant est bien nourri par la famille d'accueil car il faut qu'il soit en bonne santé pour travailler. A la mort de ses parents adoptifs, ces enfants ne bénéficient d'aucun héritage ni d'aucune solidarité familiale.
  • les " femmes jardin " ou " femmes en dehors ": les propriétaires terriens fondent souvent, en plus de leur foyer légitime, d'autres foyers. Ils confient gratuitement à leur femme en dehors une terre qu'elle devra cultiver avec ses enfants. Au-delà d'un lien amoureux qui peut exister ou non, il s'agit bien d'un système d'exploitation des services sexuels et de la force de travail de femmes de basse condition. Les enfants en dehors peuvent éventuellement hériter si le père fait la démarche de leur établir des actes de naissance. Cependant il est très rare que le père se soucie de ses enfants en dehors, d'autant plus qu'il subit la jalousie de sa femme légitime pour qui ces actes de naissance impliquent la diminution la part d'héritage qui revient à ses propres enfants.
  • Les deshabités: il s'agit de personnes qui ont émigré perdant ainsi leur droit à l'héritage. Ce départ peut être volontaire (pour tenter sa chance à Port-au-Prince, la capitale) ou encore forcé sous la pression du serviteur.

Il existe malgré tout quelques échappatoires au système des lignées :
- les terres achetées appartiennent en propre à l'acheteur. Elles n'iront sous la tutelle du serviteur qu'à la mort du propriétaire.
- un mari qui quitte sa localité pour exploiter les terres de son épouse perd son droit à l'héritage et fonde une nouvelle race (lignée). Les enfants ne pourront prétendre qu'à l'héritage des terres de leur père.


2.3. Les entretiens

Partis tout d'abord sur l'idée d'un questionnaire, nous nous sommes aperçus que ce serait une mauvaise solution pour étudier un thème aussi indiscret que la famille et la terre. Nous avons plutôt opté pour un entretien non directif organisé de la façon suivante : le stagiaire Alciné Joseph Chrisnel et moi-même venons visiter les familles toujours en présence de leur agent de santé habituel. L'agent de santé nous présente comme des "agronomes intéressés par la nutrition" et enchaîne aussitôt sur son habituel contrôle des cartes de vaccins, pesée des enfants et remplissage d'une feuille de recensement familiale. Pendant ce temps, j'écoute sans poser de questions et le stagiaire discute informellement avec les personnes. Sur un ton complice, il les amène à parler de leur histoire familiale et de leurs terres.

 

3. Les résultats

a) Le rôle prépondérant de la situation familiale

Catégorie Sous-catégorie
Nb de familles
Pourcentage
enfants élevés par leur mère qui n'est pas soutenue par un conjoint Abandonnée
6
16%
Veuve
2
5%
Négligée par le conjoint
4
10%
Mari malade
3
8%
Femme en dehors
6
16%
Enfants élevés par une autre (belle-mère, tante...)
3
8%
Enfants de couples pauvres Les parents ont des enfants en-dehors
3
8%
Les parents sont négligés par le serviteur
5
13%
Situation mal déterminée  
6
16%
TOTAL
38
100%

Tableau 1: La situation familiale

 

Nous avons été surpris par le talent de communication d'Alciné, qui a su mettre les familles en confiance. Les gens parlent très librement de leurs femmes en dehors, même les enfants sont au courant des autres femmes de leur père : il est apparu que le facteur déterminant de la malnutrition aiguë des enfants est la condition sociale de la mère dans 75% des cas dont nous avons pu établir les causes (24 familles sur 32). Il s'agit surtout du problème des femmes seules, qui ont beaucoup de mal à s'occuper de leurs enfants (21 cas) et qui parfois les "donnent" à d'autres familles (3 cas).

Les enfants en dehors élevés par leur mère (6 cas) sont, de loin, les plus démunis. Leurs mères, très éprouvées et souvent malades, ont déjà perdu jusqu'à 5 enfants et sont passées par le CREN plusieurs fois. Elles vivent sur de petites terres confiées par leur compagnon et que généralement elles louent à quelqu'un d'autre pour obtenir rapidement de l'argent liquide. Entourées d'enfants en bas âge et sans personne pour les aider, elles ne sont pas assez disponibles pour s'occuper d'un jardin en deux-moitiés (métayage). Les enfants sont nourris avec le peu de maïs, bananes et feuilles qui poussent autour de la maison. Pour survivre, leur principale activité est de rendre de petits services payés comptant ou encore de vendre des journées de travail aux champs pour environ 70% seulement du salaire journalier masculin (4). Ces familles vivent dans des cabanes minuscules à une seule pièce, sans tôles ni planches et qui menacent de s'effondrer.

A titre d'information, Ermyo Chéry, animateur scolaire, nous a renseignés sur l'avenir des filles en dehors, qui est beaucoup plus incertain que celui des garçons en dehors. Livrées à elles-mêmes, elles tombent fréquemment enceintes dès la puberté suite à des viols généralement incestueux (4). Nous imaginons que le taux de grossesses précoces (avant 19 ans) dans cette frange de la population est nettement supérieure à la moyenne nationale de 76 pour 1000 (4). Elles peuvent alors devenir " femmes libres " (prostituées) ou encore femmes en dehors à leur tour. Le seul espoir d'ascension sociale est le mariage ou le plaçage. C'est le cas de Carmen Delan, fille en dehors qui grâce à un plaçage vit dans des conditions convenables et scolarise ses enfants. Elle est membre du comité d'école de Fonble.

Les enfants en dehors cédés à une autre famille ou qui ont perdu leur mère (3 cas) sont parfois repris soit par une tante maternelle soit dans le foyer officiel du père, qui peut être aussi bien aisé que misérable. Ces enfants méprisés sont les premiers à souffrir des difficultés de leur famille d'accueil. Par exemple, un tel enfant vivant chez son père qui a une belle maison de 2 pièces avec des tôles, est mort au CREN suite à une maladie de la belle-mère et à une tuberculose du père qui les a empêchés de cultiver leurs terres convenablement. Ses demi-frères et sœurs ont du arrêter temporairement l'école mais ils restent bien nourris.

Les enfants de couples très pauvres sont parfois aussi victimes de la malnutrition aiguë (8 cas). La pauvreté de ces couples est due à un mauvais héritage soit à cause d'une injustice de la part du serviteur (5 cas), soit parce que leurs parents n'avaient pas de terres (3 cas). Ces couples se défont facilement, car les conjoints n'ont souvent pas les moyens de se marier. Malgré leur pauvreté, la présence du conjoint apporte une "respectabilité" et une force de travail qui améliorent sensiblement le niveau de vie. Leur pauvreté n'empêche pas les hommes d'avoir parfois des familles en dehors encore plus pauvres. Quant aux familles expulsées par le serviteur à la mort du grand-père, ils retournent généralement à la localité où vit la famille de l'épouse, qui leur prête une petite terre, ou partent tenter leur chance à Petite-Rivière en laissant l'enfant à la grand-mère maternelle.


b) Le système foncier

La terre est un sujet tabou et personne n'ose évoquer ouvertement le rôle du serviteur. Là encore, le rôle d'Alciné a été fondamental pour décoder les demi-mots lâchés par les gens. L'organisation des lakou est apparue, dans ses grandes lignes, telle que nous l'avons vue dans la littérature. Cependant, cette structure nous a semblé très mouvante et pleine d'exceptions qui confirment la règle; il y a des familles où les femmes héritent, d'autres où chacun détient ses propres actes de propriété, d'autres encore où les papiers sont centralisés par quelqu'un d'autre que le serviteur, etc. D'une manière générale, tous admettent que l'héritage n'est pas quelque chose d'acquis; il faut beaucoup travailler et rapporter d'argent à la famille pour pouvoir hériter. Ainsi, ce serait "juste" qu'il n'y ait pas d'héritage pour les " paresseux ". Ce mécanisme favorise le recentrage des terres autour des familles les plus puissantes d'une race, les autres étant plus ou moins exclues.

Catégorie
Nombre de familles
Pourcentage
Possèdent des terres
17
45%
N'ont pas de terres parce que leurs parents n'en avaient pas
16
42%
N'ont pas de terres parce qu'ils ont été expulsés par le grandon
5
13%
TOTAL
38
100%

Tableau 2: La propriété foncière

Nous avons constaté que 55% des familles n'ont pas du tout de terres, les autres 45% en possédant très peu. D'une manière générale, ce manque de terres date de plusieurs générations (16 familles) mais peut être parfois aussi dû à une expulsion (5 familles).

Catégorie
Nombre de familles
Pourcentage
Ne travaillent pas la terre
5
13%
Travaillent des terres en "deux
moitiés" (métayage)

13
34%
Travaillent des terres en "affermage"
3
8%
Travaillent leurs propres terres
13
34%
Travaillent leurs propres terres +
des terres en "affermage" ou en
"deux moitiés"
4
11%
TOTAL
38
100%

Tableau 3 : Les différents systèmes de travail des terres

 

Quant au mode travail de la terre, les couples disposent d'une force de propres terres et fréquemment cultivent aussi des terrains en deux moitiés (métayage).

Par contre l'affermage reste rare (8%) du fait de son coût initial. Sur les 3 familles qui y accèdent, 2 sont en couple.

Les femmes seules travaillent généralement leur propre petit terrain uniquement, lorsqu'elles ont des terres, sinon elles cultivent plutôt en deux moitiés.

Dans les cas les plus désespérés, généralement des femmes en dehors, la famille abandonne l'agriculture et loue sa terre à quelqu'un d'autre pour toucher un peu d'argent comptant.


c) Le rôle central du pwa dans l'économie et dans la nutrition

Catégorie
Nombre de familles
Pourcentage
Ne plante pas de pwa
22
58%
Plante du pwa avec des semences achetées
13
34%
Plante du pwa avec ses propres semences
5
8%
TOTAL
38
100%

Tableau 2: La culture du pwa

Seules 8% des familles, généralement des couples, peuvent planter du pwa dans de bonnes conditions, c'est-à-dire avec leurs propres semences.

34% des familles sont obligées d'acheter des semences de pwa au moment de planter, c'est à dire au double du prix du moment de la récolte. Cette perte de rentabilité due au prix des semences, voire aussi au système de deux moitiés, fait que 58% des familles ont renoncé à la culture du pwa. D'une manière générale, nous avons vu lors des visites très peu de pwa mais beaucoup de maïs, dont les semences sont bon marché et qui fournit beaucoup de calories pour la famille. Ces familles subissent un grave déficit protéique.

Nous avons découvert que le pwa a une importance économique que nous ne soupçonnions pas. Lors de la récolte de pwa, par exemple, les ventes mensuelles de la boutique rurale de Pérodin passent de 15000 à presque 30000 gourdes. Les familles qui ne plantent pas de pwa, très conscientes de la nécessité d'en manger, travaillent alors à des prix dérisoires pour les planteurs de pwa; des femmes en dehors peuvent faire une journée de sarclage, de récolte ou de vente de pwa au marché contre seulement deux gobelets de pwa qui valent 5 gourdes chaque.


d) Un profil semblable pour les enfants malnutris du CREN en 95/96 et en 99/00

Lors des entretiens il nous a semblé qu'il n'y avait pas de différence entre les familles dont les enfants avaient été internés en 95/96 et celles dont les enfants ont été internés en 99/00. Cependant cette affirmation reste bien sûr subjective car nous n'avons pas fait de dépouillement statistique séparé pour chacun des deux échantillons. Nous laissons toutes nos données disponibles pour le programme santé s'il souhaite se lancer dans ce travail!


4. Conclusions et perspectives

Cette enquête, au départ axée sur l'aspect agricole, a finalement mis en valeur l'importance de la condition féminine dans les Cahos. Il n'y a donc pas de solution valable à la malnutrition aiguë sans une connaissance approfondie sur certains points:

  • quelles femmes deviennent en dehors et comment ?
  • comment les couples se choisissent?
  • comment une femme en dehors ou seule peut retrouver une position sociale acceptable?
  • que deviennent les enfants en dehors?
  • quels sont les critères qui font qu'une femme est rejetée ou au contraire intégrée socialement?

Il nous semble important d'envisager une étude de l'histoire familiale des femmes en dehors et des mécanismes qui ont permis à certaines d'entre elles de retrouver leur dignité.

Au niveau actuel de notre réflexion, nous étudions des solutions permettant aux femmes seules d'affermer une terre, d'avoir des semences de pwa et d'avoir le temps de s'y consacrer. Les avances sur récolte pratiquées dans le passé nous semblent inadaptées pour des femmes qui n'ont pas le temps de se consacrer pleinement à l'agriculture et dont les récoltes seront sévèrement amputées par le système de deux moitiés. De même, l'idée du maïs à cycle rapide ne répond pas au problème de l'apport protéique.

Il serait intéressant d'en savoir plus sur le programme de micro-crédit aux groupements de femmes "Kredi Fanm" réalisé par l'IICA (Institut Interaméricain de Coopération pour l'Agriculture en Haïti, 14, impasse Lavaud - Port-au-Prince). Peut-être seraient-ils intéressés pour intervenir dans les Cahos avec notre appui?

D'autre part, la généralisation de la technique de stockage de pwa en drum dans les Cahos pourrait rendre ces semences plus abondantes et donc diminuer l'effet de spéculation. Cette technique a déjà été testée plusieurs fois par Inter Aide et par l'association PRESTEN, toujours avec succès. De même, le Programme Spécial de Sécurité Alimentaire (PSSA) du Ministère de l'Agriculture visera à augmenter la production de pwa à Pérodin.

Enfin, la solution proposée par Alciné est de prêter de l'argent à un comité de notables qui seraient chargés de re-prêter cet argent à des femmes seules en vue de l'affermage d'un terrain et de l'achat de semences. Le comité devrait visiter chaque exploitation toutes les deux semaines. Cette solution, bien que la plus complète et séduisante, nous paraît risquée et lourde à gérer notamment au niveau de la gestion de l'argent et des remboursements.

En tout cas, le débat est ouvert et sera beaucoup enrichi par les enquêtes en cours dans le programme santé. Seulement alors, nous pourrons réfléchir sur une stratégie pertinente pour prévenir la malnutrition algue et pourquoi pas aussi les formes moins gaves de malnutrition.

Bibliographie:

(1) La république haïtienne : états des lieux et perspectives, G.Barthélémy et C.Giraud, Karthala 1993 (p. 303, 304, 342)
(2) Haïti, paysage et société, André Marcel D'Ans, Karthala, 1987 (p. 237 à 269)
(3) Le pays en dehors, Gérard Barthélémy, éd. Deschamp, 1989 (p. 52 & 53)
(4) La femme haïtienne en chiffres, Mireille Neptune Anglade, édité par le CIFD pour l'UNICEF 1995

Anne-Sophie et Fabio Sarmento da Silva furent responsable de l'OKPK administratif et logistique de novembre 2000 à juillet 2001. D'avril 99 à novembre 2000 ils furent responsables du programme rural de Pérodin (appui aux écoles, appui aux agriculteurs) dans les Cahos (Haïti).

Voir aussi les "Rapports à thèmes Cahos":

Rapport d'analyse causale de la situation nutritionnelle dans l'UF 12 (Cahos, Haïti), Laurence Martin-Collignon, juillet 2000
Approche des problèmes nutritionnels dans la région des Cahos en Haïti (les "Ti Comité Foyers"), Dominique Roberfroid, 1995
Pour aller plus loin Mères pouvoir et santé en Haïti, J.Tremblay, Karthala Fiche de lecture remise à jour et complétée 9.10.07

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